7 min de lecture · Inventaire
Ouverture
Première pièce : la croissance est l'état normal des choses.
Non. Pendant l'immense majorité de l'histoire humaine, le produit par tête n'a pas augmenté de façon durable. Il a monté, il est redescendu, il est remonté. Des sociétés se sont enrichies puis appauvries. Ce qui se passe à partir de la fin du XVIIIe siècle dans un coin d'Europe du Nord-Ouest, puis ailleurs, n'est pas l'accélération d'un mouvement ancien : c'est une anomalie, et elle demande une explication. C'est même la question de la discipline. Koyama et Rubin ont écrit un livre entier — nous y puiserons — pour recenser les explications concurrentes, et il en compte cinq familles.
Deuxième pièce : le marché est naturel, l'État vient après.
C'est l'histoire que raconte Adam Smith, avec cette propension des hommes à troquer et à échanger, et c'est l'histoire que racontent encore la plupart des manuels. Elle est empiriquement fragile. Polanyi, en 1944, soutient l'inverse : le marché autorégulateur, celui où le travail, la terre et la monnaie s'achètent librement, n'est pas un développement spontané du commerce — il a été institué, et par la puissance publique, à coups de lois, d'enclosures et de police des pauvres. Braudel, de son côté, sépare l'économie de marché du capitalisme, et fait du second un contre-marché : la zone où l'on prospère précisément en se soustrayant à la concurrence.
Vous n'êtes pas obligé de les suivre. Vous êtes obligé de savoir qu'ils existent, et pourquoi.
Troisième pièce : l'Europe devait arriver la première.
C'est la pièce la plus tenace, parce qu'elle est rétrospective : nous connaissons la fin de l'histoire, et nous rangeons les faits pour qu'ils y mènent. Depuis Pomeranz, en 2000, cette évidence n'en est plus une. La démonstration est en deux temps : d'abord, montrer qu'aux alentours de 1750 les régions les plus avancées de Chine et d'Europe se ressemblaient étonnamment ; ensuite, chercher la cause de l'écart ailleurs que dans une supériorité européenne ancienne. Le débat qui s'est ouvert là n'est pas clos. Il occupera les modules 7 et 8.
À quoi sert ce cours, et contre quoi il est écrit
Une tablette
Commençons par un fait que vous connaissez peut-être, mais dont on tire rarement les conséquences.
Les plus anciens documents écrits que nous possédions ne sont ni des poèmes, ni des lois, ni des prières. Ce sont des comptes. Les tablettes d'argile d'Uruk, en basse Mésopotamie, vers 3300 avant notre ère, enregistrent des quantités de grain, de bière, de bétail, de journées de travail. Des reçus. La littérature viendra ensuite, avec plusieurs siècles de retard.
Prenez une minute là-dessus. L'écriture — cette chose dont nous faisons le seuil de l'histoire, de la philosophie, de la civilisation — apparaît d'abord comme un instrument de comptabilité. Elle sert à noter ce qui a été livré, par qui, et ce qui reste dû.
On peut en tirer une conclusion sentimentale : les hommes sont des marchands. Ce serait faux et vulgaire. On peut en tirer une conclusion opératoire, et c'est celle que je vous propose de suivre pendant douze modules : on écrit ce qu'on prélève. Il faut, pour prendre régulièrement une part du produit d'autrui, savoir combien il y en avait, combien on a pris, et combien il reste. Le registre n'accompagne pas le prélèvement — il le rend possible.
Ce sera notre fil. Et vous verrez, dès le module 4, qu'il a un adversaire sérieux : il existe des prélèvements massifs qui n'écrivent rien du tout.
L'économie n'a pas toujours existé
Une précaution de vocabulaire, qui est en réalité une précaution de pensée.
Le mot économie vient du grec oikonomia : oikos, la maison, et nomos, la règle. L'économique, chez Xénophon, c'est l'art de bien tenir un domaine — les esclaves, les greniers, la femme, les semailles. Chez Aristote, au premier livre de la Politique, ce savoir domestique est soigneusement distingué de la chrématistique, l'art d'acquérir, et il tient l'acquisition sans limite pour contre nature. Nous sommes très loin de ce que nous appelons l'économie.
Quand donc un pays commence-t-il à avoir une économie, c'est-à-dire une grandeur globale, mesurable, dont on peut dire qu'elle croît ou qu'elle recule ? Beaucoup plus tard qu'on ne l'imagine. Les comptabilités nationales — le produit intérieur brut et ses frères — sont une construction des années 1930 et 1940, faite pour les besoins de la crise puis de la guerre. Simon Kuznets remet son premier rapport au Congrès américain en 1934. L'objet dont les journaux parlent tous les jours a moins d'un siècle.
Cela ne veut pas dire que la richesse n'existait pas avant. Cela veut dire que la manière dont nous la totalisons est datée, qu'elle a été fabriquée par des gens, pour des raisons, avec des conventions — et que projeter cet objet sur le passé demande un travail que nous examinerons au module 3, et de nouveau au module 12.
Retenez la règle : le sens des concepts est daté. Vous la verrez à l'œuvre sur le marché, sur le capital, sur le travail, sur la propriété. Chacun de ces mots a changé de sens au moins une fois, et en changeant de sens il a changé le monde qu'il décrivait.
Trois choses que vous croyez et qui sont fausses
Vous arrivez avec une image. Elle n'est pas de vous : c'est l'image commune, et elle est composée de trois pièces. Je voudrais les défaire tout de suite, non pour vous désorienter mais parce qu'un cours qui ajoute de l'information sur une intuition fausse ne fait que la consolider.
Cinq mots, tout de suite
Voici les définitions opératoires dont nous partons. Elles sont grossières. Elles seront affinées, et l'une d'elles sera sérieusement mise en cause.
Production — ce qu'une société tire de la nature et transforme, par un travail, en un temps donné.
Subsistance — ce qu'il faut rendre aux producteurs et à leurs moyens pour que la production puisse recommencer l'année suivante : les nourrir, nourrir les bêtes, garder la semence, réparer les outils.
Surplus — la différence entre les deux. Ce qui reste quand le cycle est bouclé.
Prélèvement — l'opération par laquelle une partie de ce surplus passe à ceux qui ne l'ont pas produit. Sous cinq formes principales : la rente, l'impôt, la corvée, le tribut, le butin.
Appropriation — le fait que ce prélèvement se stabilise, se légitime, s'inscrive dans un droit et se transmette. Un butin n'est pas une appropriation ; une seigneurie, si.
Le mot prélèvement est central, et je le préfère à impôt pour une raison précise : il ne suppose ni État, ni droit, ni monnaie. Il permet donc de comparer des sociétés qui n'ont ni l'un ni l'autre. Un cours qui parle d'impôt à propos d'un chef de guerre scythe a déjà commis son anachronisme.
L'image à garder
Une seule, et vous la porterez jusqu'au module 8 : le plafond.
Jusqu'à une date récente, toute l'énergie dont disposaient les hommes venait de la photosynthèse en cours. La force mécanique, c'était le muscle — le leur, celui des bêtes. La chaleur, c'était le bois. Le vent et l'eau ajoutaient peu. Or la photosynthèse a besoin de surface, et la surface est fixe. Nourrir un homme, nourrir un cheval, chauffer une forge, construire un navire : tout cela se dispute la même terre.
C'est cela, le plafond. Il n'est ni moral, ni politique, ni culturel. Il est physique, et il a tenu dix mille ans.
Sous un plafond, la politique change de nature. Si le total ne peut guère augmenter, alors obtenir davantage, c'est prendre à quelqu'un. Voilà pourquoi les modules 4 et 5 parlent de grain, de registres, d'armées et d'impôts, et pourquoi cela n'est pas une digression hors de l'économie : sous contrainte, la distribution est le problème économique.
Comment on va travailler
Chaque module fait une chose et une seule : poser un problème, construire les outils qu'il exige, vous montrer où la dispute est vive, et vous renvoyer au livre.
Le cours ne remplace pas le livre. Je le dirai encore. Un module se lit en vingt minutes ; la lecture qu'il commande prend une semaine, et c'est la semaine qui compte. Si un jour vous vous surprenez à citer un module au lieu de citer un texte, vous saurez que quelque chose a mal tourné.
Un dernier mot sur le ton. Je ne vous ménagerai pas les chiffres, mais je ne vous en donnerai aucun sans dire d'où il sort. Vous verrez que les meilleurs auteurs du domaine font exactement cela — Wrigley vous avertit lui-même que ses estimations de bois par tonne de fonte varient du simple au double selon les sources. C'est à cette franchise qu'on les reconnaît, bien plus qu'à leurs conclusions.