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Le surplus, ou la seule question
Lecture : Scott, Homo Domesticus, chapitre 4.
En complément : Allen, The British Industrial Revolution, chapitre 2, section « Food quantity ».
Un paysan, une fraction
Mettons un homme dans un champ. Peu importe où : la vallée du Nil vers 2000 avant notre ère, la Bourgogne du XIIe siècle, le Bengale du XVIIe. Il sème, il récolte.
De ce qu'il récolte, une partie est mangée par lui et les siens. Une autre partie retourne en terre l'année suivante — la semence. Une autre nourrit le bœuf qui a tiré l'araire, et sans lequel il n'y aura pas de labour l'an prochain. Une autre encore paie la réparation du soc.
Ce qui reste après tout cela, appelons-le le surplus.
Toute la question du cours tient dans une observation banale : cette fraction restante est petite, et il y a beaucoup de gens qui vivent dessus sans l'avoir produite. Le prêtre, le seigneur, le soldat, le scribe, le marchand, le roi. Comment le surplus passe-t-il du champ à leurs mains ? Par quels moyens, sous quel nom, avec quelle justification, et jusqu'à quel point avant que le paysan meure ou se révolte ?
Voilà. C'est tout le cours. Le reste est de l'élaboration.
Une définition, et le piège qu'elle contient
Écrivons-la proprement.
Surplus = production − ce qu'il faut restituer pour que la production recommence à l'identique.
Cette seconde grandeur, appelons-la la subsistance — en entendant par là non pas seulement la nourriture des hommes, mais tout ce qui doit être remis dans le cycle : semence, fourrage, outils, toitures.
La définition a l'air d'une soustraction. C'en est une. Mais essayez de la faire, et vous butez immédiatement.
Car « ce qu'il faut pour que la production recommence » — combien est-ce ? Un homme peut travailler à 1 600 calories par jour. Il travaillera moins bien, moins longtemps, il mourra plus tôt, ses enfants seront plus petits ; mais il travaillera. Il peut aussi en recevoir 3 000. Où placez-vous la frontière ?
Ce n'est pas une question rhétorique, c'est une question de méthode, et vos auteurs la traitent explicitement. Quand Robert Allen veut comparer des salaires réels entre Londres et Delhi, il doit construire un panier de subsistance — et il en construit deux : l'un qu'il appelle bare bones subsistence, l'os nu, et l'autre qui correspond à un niveau de vie « respectable ». Deux paniers, deux frontières, deux surplus différents pour la même récolte.
Il donne d'ailleurs, au chapitre 2, un exemple qui vaut toutes les gloses. Alexander Somerville a relevé en 1843 les budgets d'ouvriers du nord de l'Angleterre. Chez l'homme employé par intermittence : 1 605 calories par jour, ce qui, note Allen, couvre à peine le métabolisme de base. Chez l'artisan qualifié : 3 937 calories — une consommation de niveau contemporain. Même ville, même année, même économie.
Retenez ceci : la frontière entre subsistance et surplus n'est pas donnée par la nature, elle est fixée par un rapport social. Ce que le producteur « a besoin » de garder est précisément l'enjeu de la lutte. Ce n'est pas un défaut de la définition ; c'est son contenu politique, et c'est ce qui rend la notion féconde.
L'arithmétique, et ce qu'elle commande
Maintenant, une opération simple, dont les conséquences sont énormes.
Supposez qu'il faille trois hommes aux champs pour dégager de quoi entretenir un quatrième homme qui n'y est pas. Alors votre société ne peut avoir qu'un quart de non-paysans : prêtres, soldats, artisans, gouvernants, tous compris. Si le rapport passe à dix contre un, votre élite se réduit à presque rien. S'il passe à un contre un, vous avez des villes.
Ce n'est pas un modèle : c'est une comptabilité, et on peut la faire. Wrigley l'a faite pour l'Angleterre, et voici son résultat, que je vous donne dans ses termes : à l'époque des Tudor, l'agriculture emploie environ les trois quarts de la population active ; au début du XVIIIe siècle, la moitié ; en 1800, moins des deux cinquièmes.
Regardez ce que cela veut dire. Entre 1550 et 1800, la part de la population libérée des champs passe grosso modo d'un quart à trois cinquièmes. Or la population totale, elle aussi, a plus que doublé. Wrigley en tire la conséquence : le nombre absolu de gens employés hors de l'agriculture est, à la fin du XVIIIe siècle, au moins quatre fois ce qu'il était à la fin du XVIe.
C'est cela, une révolution — avant même les machines.
Et notez la prudence avec laquelle il l'écrit. Juste avant de donner ces chiffres, il prévient : « Peu d'aspects du développement de l'économie anglaise à l'époque moderne peuvent être quantifiés avec précision, mais le caractère général des changements peut être décrit avec une confiance raisonnable. » Voilà un auteur qui vous dit ce que vaut sa monnaie avant de vous la donner. Prenez-en la mesure : ce n'est pas de la modestie, c'est de la méthode.
(On reviendra sur la fabrication de ces chiffres au module 3. Pour l'instant, tenez l'ordre de grandeur.)
Cinq manières de prendre
Le surplus ne se déplace pas tout seul. Il passe, historiquement, par cinq canaux principaux. Apprenez-les : ils reviendront à chaque module.
La rente. Le producteur cultive une terre qui n'est pas à lui, et verse une part au propriétaire — en nature, en argent, en journées. C'est la forme dominante dans la plus grande partie des sociétés agraires.
L'impôt. Un pouvoir prélève sur un territoire, en principe régulièrement, en principe selon une règle. Il suppose donc, comme nous le verrons, qu'on sache compter ce qu'il y a.
La corvée. On ne prend pas le produit : on prend le travail. Tant de jours par an sur les terres du seigneur, sur les routes, sur les canaux. C'est le canal préféré des pouvoirs pauvres en monnaie et riches en projets — les grands travaux hydrauliques, les pyramides.
Le tribut. Un pouvoir extérieur exige un versement d'un autre pouvoir, sans administrer le territoire. Moins cher qu'une conquête, moins sûr aussi.
Le butin. Le prélèvement violent, non répété, sans règle. Scott lui consacre son dernier chapitre, et il en tire une leçon qui dérange l'ordre habituel : le pilleur ne cadastre rien, il vient prendre ce que l'État a déjà rassemblé pour lui.
Cinq canaux. Il en existe un sixième, et c'est le difficile.
Le cas gênant : l'échange
Quand un paysan vend son grain au marché et achète du fer, y a-t-il prélèvement ?
L'économie standard répond non : l'échange est volontaire, les deux parties y gagnent, sinon elles ne l'auraient pas conclu. C'est une réponse sérieuse et vous devez la comprendre avant de la discuter.
Mais tenez ceci en réserve. Braudel, dans les cent pages de La Dynamique du capitalisme que vous lirez au module 6, distingue deux étages d'échange qui n'obéissent pas aux mêmes règles. En bas, le marché de village : transparent, régulier, où tout le monde voit les prix et où les marges sont minces. Au-dessus, ce qu'il appelle le contre-marché — le négociant qui va acheter la laine chez le paysan, hors de la place publique, avant la tonte, en avançant l'argent. Là, l'information est inégale, le crédit fait la loi, et les marges sont grasses.
Braudel refuse d'appeler les deux du même nom. Le premier, c'est l'économie de marché. Le second, c'est le capitalisme, et il le définit comme « la zone du haut profit ».
Rangez la question sans la trancher : un échange asymétrique est-il un prélèvement ? Vous y reviendrez au module 6 avec Braudel, au module 9 avec Beckert, et vous constaterez que la réponse dépend entièrement de ce qu'on accepte d'appeler volontaire.
Ce qui n'est pas vu ne peut pas être pris
Un dernier trait, et c'est celui qui ouvre le module 4.
Pour prélever régulièrement, il faut savoir. Savoir combien de champs, combien d'hommes, quand la récolte tombe, où le grain est stocké. Sans cela, pas de règle possible — seulement le coup de main.
C'est la thèse de James Scott, et elle a le mérite d'une hypothèse dure, qui interdit quelque chose. Les premiers États, dit-il, ne se sont formés que sur les céréales. Jamais sur le manioc, l'igname, le taro, la patate douce. Sa phrase :
« L'histoire n'a pas enregistré l'existence d'États du manioc, du sagou, de l'igname, du taro, du plantain, de l'arbre à pain ou de la patate douce. […] Seules les céréales sont vraiment adaptées à la concentration de la production, au prélèvement fiscal, à l'appropriation, aux registres cadastraux, au stockage et au rationnement. »
Pourquoi ? Parce que le blé mûrit au-dessus du sol, à date à peu près fixe, tout en même temps. Le percepteur sait quand venir, voit ce qu'il y a, mesure, divise, emporte. Le tubercule, lui, reste en terre ; on le déterre quand on veut ; il ne se stocke pas, il ne se compte pas, il ne se transporte guère. Il est illisible.
Vous voyez le lien avec notre tablette d'Uruk. Ce n'est pas que les hommes aient eu envie d'écrire. C'est que le prélèvement régulier exige un registre, et que le registre exige un objet qui se laisse écrire.
Nous éprouverons cette thèse au module 4, y compris contre son propre auteur.
Une remarque pour philosophes
Vous entrez dans ce domaine avec un avantage que les économistes n'ont pas, et il faut vous en servir.
Toute doctrine économique, depuis qu'il y en a, est au fond une théorie de qui mérite le surplus. Regardez la série.
Aristote, au premier livre de la Politique, tient l'acquisition sans limite pour contre nature : le surplus doit revenir à l'entretien de la maison et de la cité, non à l'accumulation. Les physiocrates français du XVIIIe siècle soutiennent que seule la terre produit un « produit net » — l'industrie et le commerce ne font que transformer, donc le surplus est agricole et l'impôt doit le suivre. Ricardo, en 1817, isole la rente foncière et montre qu'elle croît sans que le propriétaire ait rien fait : un prélèvement sans contrepartie. Marx, en 1867, applique le même geste au profit et l'appelle plus-value.
Quatre positions, deux mille ans, un seul geste : désigner dans le produit une part qui a été prise, et nommer celui qui l'a prise. La différence entre ces auteurs n'est pas dans leur méthode, elle est dans l'endroit où ils placent le doigt.
C'est aussi pourquoi ce cours n'est pas neutre et ne prétend pas l'être. Il ne vous dira pas qui mérite le surplus. Il vous apprendra à voir où chacun le place, et pourquoi.
Ce qu'il faut emporter
- Le surplus est ce qui reste quand le cycle productif est bouclé. Sa mesure dépend d'une frontière — la subsistance — qui est fixée socialement, non par la nature.
- Cette frontière est l'objet du conflit, pas son décor.
- L'ordre de grandeur du surplus commande directement la taille de tout ce qui n'est pas paysan : villes, armées, clergé, État. En Angleterre, la part de l'agriculture dans l'emploi passe des trois quarts à moins des deux cinquièmes entre le XVIe et 1800 : c'est déjà une révolution.
- Cinq canaux de prélèvement : rente, impôt, corvée, tribut, butin. Un sixième, l'échange, dont le statut reste ouvert.
- Ce qui n'est pas lisible n'est pas prélevable régulièrement — thèse de Scott, à éprouver et non à croire.