Décodage

7 min de lecture · Inventaire

La guerre et l'impôt

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Lecture : Tilly, Coercion, Capital, and European States, AD 990-1990, chapitres 1 et 3.

Puis : le chapitre 5, qui s'ouvre sur la comparaison avec la Chine.


La question, et une définition qui travaille

Nous savons qu'il existe un surplus, qu'il est mince, et qu'il faut le rendre lisible pour le prendre. Reste la question la plus concrète de toutes : qui a monté l'appareil qui prend, et pourquoi cet appareil-là ? Car il aurait pu y en avoir d'autres — il y en a eu d'autres : cités marchandes, empires à tribut, ligues urbaines, seigneuries ecclésiastiques. Or c'est une forme particulière, l'État national territorial, qui a fini par couvrir la planète. Cela demande une explication, pas une célébration.

Charles Tilly ouvre son livre par une définition qu'il faut lire lentement, parce qu'elle est faite pour travailler. Les États, écrit-il, sont des organisations qui manient la contrainte, distinctes des ménages et des groupes de parenté, et qui exercent, sous certains rapports, une priorité claire sur toutes les autres organisations d'un territoire substantiel. Notez ce que cette définition ne contient pas : ni la loi, ni la légitimité, ni le bien commun, ni la nation. Elle contient la contrainte, la priorité, le territoire. Tout le reste — le droit, les services, la représentation — devra être expliqué comme un produit dérivé, non présupposé comme une essence.


Le mécanisme : la guerre comme industrie mère

Le cœur du livre tient en une chaîne causale que le titre du chapitre 3 résume — comment la guerre a fait les États, et réciproquement.

Faire la guerre, dans l'Europe qui sort de l'an mil, est l'activité principale et la plus coûteuse de quiconque détient la force. Or la guerre exige des ressources — hommes, grain, chevaux, métal, argent — qui sont dispersées dans la population. Il faut donc les extraire. Et l'extraction régulière exige un appareil : des agents qui recensent, des tribunaux qui tranchent, des sergents qui saisissent, des trésoriers qui comptent. Voici le point décisif : cet appareil, monté pour la guerre, ne se démonte pas entre deux guerres. Il reste, il s'étend, il trouve de nouvelles tâches. L'administration civile est un sous-produit de la préparation militaire — sédimentée, puis civilisée.

Tilly avait donné à une version antérieure de cet argument un titre volontairement scandaleux — la fabrication de la guerre et la fabrication de l'État comme crime organisé. La provocation est calculée mais l'analogie est sérieuse : comme le racketteur, le prince vend une protection contre des dangers dont il est lui-même, pour partie, le producteur. La différence — et elle est toute l'histoire — est que le prince, lui, finit par émettre des reçus.


Contrainte et capital : la carte des trajectoires

Deuxième outil du livre : l'Europe n'accumule pas partout la même chose. Il y a des régions où s'accumule la contrainte — des hommes d'armes, des seigneuries, de vastes campagnes tenues par la noblesse — et des régions où s'accumule le capital — des villes denses, des marchands, du crédit. Ces deux géographies ne se recouvrent pas, et de leur combinaison Tilly tire ses trois trajectoires.

Voie de contrainte intensive : là où les villes sont rares et le capital maigre — Russie, Pologne, Prusse —, le souverain extrait directement, lourdement, sur une paysannerie qu'il fixe au sol ; l'appareil est massif, le servage s'alourdit à mesure que l'État s'affirme.

Voie de capital intensif : là où les villes dominent — Venise, Gênes, les Provinces-Unies —, on n'extrait pas, on achète : flottes louées, mercenaires, guerres financées par l'emprunt. L'appareil reste léger ; la république marchande fait la guerre comme elle fait le commerce, au meilleur prix.

Voie de la contrainte capitalisée : la France, l'Angleterre — des royaumes qui ont à la fois des campagnes à taxer et des villes à emprunter, et qui combinent les deux. C'est cette voie mixte qui l'emporte, parce qu'elle mobilise plus de ressources plus durablement que chacune des voies pures ; et c'est elle qui produit l'État national tel que nous le connaissons.

La leçon de méthode vaut la thèse : Tilly n'explique pas l'État en général, il explique la variation — pourquoi la Pologne, Venise et la France, soumises aux mêmes guerres, n'ont pas fabriqué le même animal politique.


Le marchandage : pourquoi extraire finit par donner des droits

Voici maintenant le retournement le plus fécond du livre, celui qui le sauve du cynisme.

Extraire n'est jamais gratuit. Chaque prélèvement se heurte à des résistances — révoltes, fuites, fraudes, marchandages — et le prince, qui a besoin que l'argent rentre vite et régulièrement, découvre qu'il est moins coûteux de négocier que de saisir. Il concède donc : des exemptions, des privilèges, des assemblées qui consentent l'impôt, des tribunaux où le contribuable peut se plaindre. Les parlements européens ne sont pas nés d'une idée du bien ; ils sont nés de la nécessité de faire consentir des payeurs qu'on ne pouvait pas indéfiniment contraindre. Les droits civils sont, historiquement, des reçus de l'extraction.

Ajoutez la dette publique, et le tableau se complète. Emprunter, pour un État, c'est convertir le capital marchand en puissance militaire immédiate — et c'est lier les créanciers à sa propre survie, car un État qui tombe ne rembourse pas. L'Angleterre d'après 1688, qui invente la dette publique consolidée et gagne avec elle un siècle de guerres contre une France plus riche et plus peuplée, est le cas d'école — John Brewer lui a donné son nom : les nerfs de la puissance.


Le contre-cas chinois

Le chapitre 5 s'ouvre sur la question qui fâche : la Chine. Voilà un espace qui a connu la guerre, l'impôt, la bureaucratie — plus tôt et plus massivement que l'Europe — et qui a produit non pas un système d'États rivaux, mais un empire récurrent, réunifié après chaque chute. Pourquoi ?

La réponse de Tilly tient à sa propre variable : le capital urbain. Les villes chinoises, si grandes fussent-elles, n'ont jamais été des contre-pouvoirs armés et créanciers comme Venise ou Amsterdam ; l'empire les administrait au lieu de négocier avec elles. Pas de marchandage ville-prince, donc pas de fragmentation compétitive, donc pas cette course aux armements fiscale qui a fait les États européens.

Est-ce suffisant ? Le débat est ouvert, et il est actif : d'autres invoquent la géographie — plaines céréalières unifiables ici, péninsules et massifs cloisonnés là —, d'autres la steppe, dont la menace constante poussait la Chine à l'unité. Tenez la question pour ce qu'elle est : l'un des grands chantiers comparatifs de la discipline, où la réponse de Tilly est une candidate sérieuse, pas une vérité établie.


Deux avertissements

Le premier concerne une citation. La formule « la guerre a fait l'État, et l'État a fait la guerre » circule partout sous le nom de Tilly. Elle ne se trouve pas dans ce livre — le chapitre 3 s'intitule prudemment « How War Made States, and Vice Versa », ce qui n'est pas la même phrase. Règle du cours, une fois encore : on ne cite pas une phrase dont on n'a pas vu la page.

Le second concerne le périmètre. Le mécanisme de Tilly est européen, et il le dit. Là où l'appareil d'État est arrivé tout fait, importé par la colonisation, sans avoir été arraché par des guerres qu'il fallait financer localement — donc sans marchandage, donc sans reçus —, rien ne garantit que l'extraction produise des droits. C'est l'une des questions les plus lourdes qu'on puisse poser sur les États post-coloniaux, et le module 10 y reviendra.


Ce qu'il faut emporter