7 min de lecture · Inventaire
La grande divergence
Lecture : Pomeranz, The Great Divergence, introduction et première partie.
Puis : dans Roy et Riello, Global Economic History, le chapitre 1 (Parthasarathi et Pomeranz) et le chapitre 2 (Goldstone).
Panorama : Koyama et Rubin, How the World Became Rich.
Le sophisme dont il faut se guérir
Deuxième mouvement du cours. Le plafond a cédé quelque part — en Angleterre — et pas ailleurs. Avant de demander pourquoi, il faut se guérir d'un sophisme, le plus tenace de toute la discipline : le raisonnement rétrospectif.
Nous connaissons la fin de l'histoire. Sachant que l'Europe « gagne », nous fouillons son passé et tout ce que nous y trouvons devient une cause : la rationalité grecque, le christianisme, les villes libres, la Réforme, la comptabilité en partie double, l'esprit scientifique. Le sophisme est structurel : tout ce qui a précédé un événement peut être raconté comme sa préparation. Ce genre d'explication ne coûte rien et n'interdit rien — elle aurait aussi bien expliqué une révolution industrielle chinoise, avec d'autres matériaux : l'examen mandarinal, l'imprimerie, la poudre, les greniers d'État.
Le livre de Kenneth Pomeranz, paru en 2000, doit son retentissement à ceci qu'il a rendu ce sophisme coûteux. Voici comment.
Le premier temps : les ressemblances surprenantes
La première partie du livre s'intitule « Un monde de ressemblances surprenantes », et elle porte tout le reste.
Pomeranz compare — méthodiquement, dossier par dossier — les régions les plus avancées des deux extrémités de l'Eurasie vers 1750 : l'Angleterre d'un côté, le delta du Yangzi de l'autre. Espérance de vie : comparable. Consommation de sucre, de textiles, d'objets : comparable. Marchés de la terre et du travail : le paysan du Yangzi est, à bien des égards, plus libre de vendre, d'acheter et de migrer que tel paysan d'Europe centrale encore sous contrainte seigneuriale. Techniques agricoles : sophistiquées des deux côtés. Institutions marchandes, crédit, manufactures rurales : présentes des deux côtés.
Mesurez la conséquence. Si, à la veille de la rupture, les deux extrémités se ressemblent à ce point, alors toutes les explications par une supériorité européenne ancienne tombent d'un coup — non pas réfutées une à une, mais privées d'objet : elles expliquent un écart qui n'existait pas encore.
La méthode importe autant que le résultat, et Pomeranz lui a donné un nom : les comparaisons réciproques. L'historiographie classique demandait : pourquoi la Chine n'a-t-elle pas eu de révolution industrielle ? — question qui fait de l'Europe la norme et de la Chine le manque. Pomeranz demande aussi l'inverse : vues du Yangzi, qu'est-ce que les campagnes européennes n'ont pas ? La symétrie n'est pas une politesse : c'est un instrument de détection des questions mal posées.
Le second temps : le charbon et les acres fantômes
Si rien d'ancien ne sépare les deux mondes, qu'est-ce qui les sépare ensuite ? La réponse de Pomeranz tient en deux avantages contingents — deux coups de chance, pour parler net.
Le premier est géologique : du charbon, et du charbon bien placé, proche des centres manufacturiers, dans une île où rien n'est loin d'un port. La Chine a du charbon aussi — mais au Shanxi, loin au nord-ouest, séparé du Yangzi par mille kilomètres et un réseau de transport que la houille ne pouvait pas rentabiliser. Même contrainte organique des deux côtés, même ingéniosité ; une seule des deux régions a la clé sous la main.
Le second est atlantique : le Nouveau Monde. Les colonies fournissent à l'Angleterre ce qu'il aurait fallu des millions d'acres pour produire chez elle — le sucre qui nourrit, le bois qui construit, et surtout le coton qui habille et fait tourner Manchester. Pomeranz appelle cela les acres fantômes : la surface que l'Angleterre consomme sans la posséder. Il chiffre, en annexe : remplacer le seul charbon anglais du début du dix-neuvième siècle par du bois exigerait de l'ordre de quinze millions d'acres de forêt — vingt et un millions selon le coefficient retenu ; et les importations de fibres et de denrées du Nouveau Monde ajoutent, selon son calcul, plus de vingt et un millions d'acres fantômes encore. Rapportez ces nombres à la surface cultivable de la Grande-Bretagne, et vous voyez l'argument : le plafond du module 2 n'a pas été percé de l'intérieur seulement ; il a été contourné par l'extérieur. Et cet extérieur — nous y venons au module 9 — n'était pas un don de la nature : c'était la plantation esclavagiste.
Notez la parenté et la différence avec Wrigley. Même diagnostic de la contrainte organique ; mais chez Wrigley la sortie est géologique, chez Pomeranz elle est géologique et impériale. Le charbon et les colonies jouent le même rôle dans son équation : des acres qui ne comptent pas.
Ce que l'échelle choisie rend invisible
Appliquons à Pomeranz notre règle sur les échelles. Comparer des régions — Angleterre contre Yangzi — plutôt que des continents est ce qui rend la comparaison honnête : opposer « l'Europe » à « la Chine », c'est comparer une pointe avancée à une moyenne d'empire, et conclure d'avance.
Mais ce choix a un coût, que les critiques ont immédiatement pointé. L'unité d'action politique, au dix-huitième siècle, n'est pas la région : c'est l'État. C'est le royaume de Grande-Bretagne qui lève des flottes, protège Manchester par des tarifs, conquiert et tient les acres fantômes ; le delta du Yangzi, lui, ne décide de rien — il est administré d'ailleurs. En comparant des régions, Pomeranz neutralise précisément la variable — l'État, la guerre, l'empire — que Tilly nous a appris à regarder. Ses critiques « étatistes » ne disent pas autre chose : les ressemblances régionales sont réelles, mais la divergence s'est jouée à une échelle où les deux joueurs n'étaient pas de même nature.
La dispute des dates
Reste le front le plus technique, et le plus vivant : quand la divergence commence-t-elle ? Chez Pomeranz, tard — les chemins ne se séparent vraiment qu'après 1750, voire 1800. Or les reconstructions quantitatives menées depuis — produits par tête recalculés sur plusieurs siècles, pour l'Angleterre, la Hollande, la Chine, l'Inde — suggèrent, chez plusieurs équipes, un écart déjà sensible au dix-septième siècle, parfois avant.
Le chapitre de Jack Goldstone dans votre volume collectif fait le tour de ce dossier, et vous êtes maintenant équipés pour le lire correctement : ces reconstructions sont des chaînes de fabrication au sens du module 3 — archives, paniers, conversions, interpolations — et une partie du désaccord sur les dates est un désaccord sur les chaînes. Ne tranchez pas ; sachez où porte le litige. Et lisez le chapitre que Pomeranz cosigne avec Parthasarathi dans le même volume, vingt ans après son livre : on y voit un auteur céder du terrain sur des dossiers — certaines séries de consommation, certaines datations — et tenir bon sur la structure. C'est un spectacle rare et instructif : la révision publique d'une grande thèse par son auteur.
La carte des explications
Pour finir, prenez de la hauteur avec Koyama et Rubin, dont le livre récent inventorie les familles d'explications de la richesse moderne. Il y en a cinq, et vous en connaissez déjà des pièces : la géographie — ressources, climats, charbon bien ou mal placé ; les institutions — droits sûrs, pouvoirs contraints, ce sera le module 11 ; la culture — de la thèse de Weber sur l'éthique protestante aux travaux de Mokyr sur la République des Lettres ; la démographie — régimes de mariage et pressions malthusiennes ; la colonisation — de Williams à Pomeranz, ce sera le module 9.
Aucune n'a gagné. Le livre de Koyama et Rubin vaut précisément parce qu'il présente chacune par son meilleur argument avant d'en montrer les limites — c'est l'hygiène que ce cours essaie de vous donner. Lisez-le après Pomeranz, jamais à la place : la carte ne remplace pas le terrain.
Ce qu'il faut emporter
- Le sophisme rétrospectif : tout passé peut être raconté comme préparation. Une explication qui n'interdit rien n'explique rien.
- Pomeranz, premier temps : vers 1750, Angleterre et delta du Yangzi se ressemblent — donc les supériorités européennes anciennes expliquent un écart qui n'existait pas.
- Second temps : deux contingences — le charbon bien placé, les acres fantômes du Nouveau Monde. Le plafond organique est contourné autant que percé — et le contournement passe par l'empire.
- Les comparaisons réciproques : symétriser la question pour détecter les questions mal posées.
- Le coût de l'échelle régionale : elle neutralise l'État, la guerre, l'empire — précisément ce que les critiques remettent au centre.
- La date de la divergence est le front actif ; le litige est, pour une large part, un litige de fabrication de séries — module 3.