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Le reste du monde n'est pas un reste
Lecture : dans Roy et Riello, Global Economic History : Austin (chapitre 14, l'Afrique), Irigoin (chapitre 15, l'argent américain), Ma (chapitre 16, l'Asie orientale), Gupta et Roy (chapitre 18, l'Asie du Sud), Sugihara (chapitre 11, les industrialisations asiatiques).
Pourquoi ce module existe
Un aveu de méthode, d'abord. Les plans de cours d'histoire économique des grandes universités — j'en ai lu plusieurs de près en préparant celui-ci — partagent un angle mort remarquablement constant : le monde non européen y entre presque toujours comme objet mesuré — l'effet des traites sur l'Afrique, l'effet du rail sur l'Inde — ou comme chapitre d'aire, à part. Presque jamais comme lieu d'où viendrait une théorie.
Ce module renverse la position, et le renversement a une justification qui n'est pas morale mais logique : nous avons construit, en neuf modules, des mécanismes — la lisibilité de Scott, le marchandage fiscal de Tilly, les prix relatifs d'Allen. Un mécanisme qui ne vaut que sur les cas qui l'ont engendré n'est pas un mécanisme, c'est une description locale. Le reste du monde est l'endroit où nos outils passent l'épreuve — et ils en sortent tous transformés.
L'argent d'Amérique va en Chine
Commençons par le fait qui réorganise la carte entière, celui du chapitre d'Alejandra Irigoin. Entre le seizième et le dix-huitième siècle, les mines d'Amérique espagnole — Potosí, Zacatecas — déversent des dizaines de milliers de tonnes d'argent. Question naïve : où va cet argent ? Réponse de nos récits scolaires : en Europe, qu'il enrichit. Réponse des flux réels : en Chine, massivement, par Manille, par le Cap, par tous les chemins.
Pourquoi ? Par un mécanisme que vous pouvez désormais énoncer en une phrase : en Chine, où la fiscalité et l'économie Ming se sont réargentées, l'argent vaut, contre l'or, presque le double de ce qu'il vaut en Europe. Deux prix pour le même métal : l'arbitrage aspire l'argent du monde vers l'Asie, et l'Europe, dans ce circuit, est moins la destination que l'intermédiaire — elle prend sa commission au passage, ce qui n'est pas rien, mais ce n'est pas le rôle que la légende lui donne.
Mesurez ce que ce seul fait défait : une histoire où l'Europe serait le centre actif et l'Asie la périphérie passive. Au seizième siècle, le client final du système monétaire mondial, celui dont la demande fixe les prix, est chinois. La « périphérie » décide.
L'Afrique : quand c'est l'homme qui est rare
Le chapitre de Gareth Austin fait subir au mécanisme de Scott l'épreuve annoncée au module 4, et il faut la conduire jusqu'au bout.
Sur de vastes parts du continent africain, la configuration des facteurs est l'inverse de la Mésopotamie : terre abondante, hommes rares. Conséquences en chaîne. Taxer la terre est vain — le paysan pressuré défriche plus loin, la sortie est toujours ouverte. La propriété foncière privée, cette obsession européenne, y a peu de raison d'être — pourquoi clôturer ce qui abonde ? Ce qui est rare, donc précieux, donc accumulé et disputé, ce sont les personnes : dépendants, clients, épouses, captifs. La richesse s'y compte en hommes, le pouvoir s'y mesure en suite, et le prélèvement — voici la conclusion dure — porte sur les corps plutôt que sur les champs.
Deux conséquences majeures. La première éclaire rétrospectivement le module 9 : les traites — atlantique, mais aussi saharienne et orientale — s'articulent à des économies où la personne est déjà la forme principale de la richesse ; l'effroyable nouveauté de la plantation atlantique est d'y avoir branché une demande industrielle illimitée. La seconde est théorique, et c'est notre reparamétrage : l'État inscrit toujours le facteur rare. Champs en Mésopotamie, corps en Afrique. La thèse de Scott survit, mais généralisée — et c'est le cas africain qui l'a généralisée. Voilà ce que veut dire : le monde comme théorie et non comme illustration.
L'Asie : d'autres chemins vers l'usine
Le chapitre de Kaoru Sugihara attaque une évidence que le module 8 a laissée debout : que le chemin anglais — remplacer du travail cher par du capital et de l'énergie — soit le chemin.
Regardez le Japon, puis les tigres asiatiques, puis la Chine côtière : des industrialisations réussies, mais inverses dans leur logique. Là, le travail abonde et le capital manque ; on économise donc le capital et l'on intensifie le travail — sa quantité, sa qualité, sa discipline, son école. Sugihara nomme ce chemin la voie intensive en travail, et il en fait l'autre branche d'une bifurcation mondiale : deux sentiers d'industrialisation, chacun rationnel dans sa configuration de prix.
Notez ce que cela fait au calcul d'Allen : cela le confirme dans sa logique — les prix relatifs commandent la direction technique — et le dénationalise dans sa conclusion : la jenny n'était pas la seule porte. L'Angleterre n'a pas trouvé le chemin ; elle a trouvé son chemin.
Quant à l'Inde de Gupta et Roy, elle porte l'épreuve de Tilly. Le dix-neuvième siècle indien voit se défaire le premier exportateur textile du monde — les tissus indiens habillaient l'Europe, l'Afrique et l'Asie avant que Manchester ne retourne la vague — et s'installer un État fiscal d'un genre nouveau : un appareil d'extraction importé, monté pour servir une métropole, sans les guerres intérieures qui, en Europe, avaient forcé le marchandage. Extraction sans marchandage : le mécanisme de Tilly prédit alors une fiscalité sans droits — et c'est très largement ce qu'on observe. Le cas colonial ne réfute pas Tilly ; il en isole la variable décisive, le marchandage, en montrant ce qui arrive quand elle manque.
La règle générale
Récapitulons la moisson, car elle est la démonstration du module. L'argent américain teste — et casse — le récit eurocentré des flux ; l'Afrique teste — et généralise — Scott ; l'Asie orientale teste — et dénationalise — Allen ; l'Inde teste — et confirme en creux — Tilly. Quatre mécanismes sortis meilleurs de l'épreuve.
D'où la règle, qui vaudra pour tout ce que vous lirez désormais : un cas non européen n'est pas un contre-exemple ni une annexe ; c'est un banc d'essai. Une théorie de l'histoire économique qui n'a été éprouvée que sur l'Europe est une théorie en attente d'examen. Et réciproquement — méfiez-vous de la symétrie inverse, qui devient à la mode : une théorie éprouvée seulement contre l'Europe n'est pas mieux lotie.
Le chapitre de Debin Ma sur l'Asie orientale, celui de Vries sur l'Europe vue du monde, celui de Lindblad sur l'Asie du Sud-Est prolongent l'exercice ; lisez-les avec la même question en tête : quel mécanisme des neuf premiers modules ce chapitre met-il à l'épreuve, et que lui fait-il ?
Ce qu'il faut emporter
- Le monde non européen entre ici comme producteur de théorie, non comme objet mesuré. Un mécanisme non éprouvé ailleurs n'est qu'une description locale.
- L'argent de Potosí va en Chine, aspiré par un rapport or-argent presque double : au seizième siècle, la demande chinoise fixe les prix du métal mondial, et l'Europe est l'intermédiaire commissionné.
- Afrique (Austin) : terre abondante, hommes rares — le prélèvement porte sur les personnes. Règle généralisée : l'État inscrit le facteur rare.
- Asie (Sugihara) : la voie intensive en travail — l'industrialisation a deux sentiers, chacun rationnel dans ses prix. Allen confirmé dans sa logique, dénationalisé dans sa conclusion.
- Inde (Gupta et Roy) : extraction importée sans marchandage — une fiscalité sans droits, qui isole la variable décisive de Tilly.
- Règle : le cas lointain est un banc d'essai, jamais un ornement.